La dynamique du cœur

rencontre avec Nadège Amar

Nadège Amar a accompagné son mari Yvan, enseignant spirituel, disciple de Chandra Swami, pendant plus de vingt ans. Son propre cheminement s'est effectué dans le sillage de celui d'Yvan, répondant à la même évidence du Divin. Sa première ren­contre avec Chandra Swami a été tout aussi déterminante qu'elle l'avait été, quelques années auparavant, pour son mari et c'est à sa demande qu'elle accepte à présent de témoigner de son parcours, d'animer des sessions de questions-réponses et de méditation avec les chercheurs spirituels qui lui en font la demande. Inspirée par sa propre expérience, par l'enseignement de Chandra Swami comme par celui que transmettait Yvan, Nadège Amar partage son cheminement avec authenticité, animée par le désir de faire saisir que la spiritualité, loin de couper de la vie quotidienne, est au contraire la façon de l'habiter pleinement.

 

Yvan Amar a relaté dans son livre L'effort et la grâce son expérience et son engagement spirituel auprès de Chandra Swami. Comment les choses se sont-elles passées pour vous ?

J'avais rencontré Yvan par hasard lorsque j'avais quinze ans. Interpellée par ce jeune routard de dix-huit ans, j'avais discuté une demi-heure avec lui et une voix à l'intérieur de moi avait dit : « C'est lui ». Quelques années plus tard, mariée à un autre, je suivais les sémi­naires de Jean Klein, que j'avais vu bien auparavant chez mes parents, alors même qu'Yvan vivait et étu­diait chez Jean Klein, et c'est grâce aux filles de ce der­nier que m'a été présenté Yvan et que cette même voix, à l'intérieur de moi, a dit : « C'est lui ». Je ne m'étais plus alors posée de questions ! Ce qui nous avait immé­diatement réunis, Yvan et moi, c'était l'évidence de Dieu, l'évidence de cette quête. Il lui aurait été impos­sible de vivre avec une femme qui n'aurait pas partagé sa démarche. C'est pour cela qu'il fallait qu'il m'em­mène chez Chandra Swami.

 Chandra Swami

Nous sommes donc partis pour six mois en Inde. Yvan avait envoyé un télégramme à des disciples de Chandra Swami à New Delhi, leur demandant de nous accueillir avant que nous prenions le train de nuit pour Hardwar, en leur précisant qu'il amenait « une surpri­se ». En fait, ces gens n'étaient pas chez eux ce jour-là mais Chandra Swami y était, et c'est lui qui a ouvert le télégramme et qui a décidé de nous faire la surprise. Il nous attendait après le guichet des passeports. Yvan n'en croyait pas ses yeux, et moi, je constatais simple­ment que Chandra Swami était là, même si cela sem­blait « impossible ». J'ai fait les gestes que faisait Yvan, il s'est prosterné, je me suis prosternée. C'était en 1976, j'avais vingt-quatre ans, je ne connaissais rien au mode de vie indien, mais le soir même nous pre­nions tous les trois le train de nuit en troisième classe pour Hardwar et j'ai immédiatement été plongée dans la vie indienne ! A Hardwar nous avons pris une car­riole à cheval pour nous rendre à l'ashram de Sapta Sarovar. A l'ashram, les gens disputaient une partie de badminton et, à peine arrivé, Chandra Swami s'est aussi mis à jouer ! C'était une bonne introduction à ce qui se passait là-bas à l'époque. Aucun de mes stéréo­types sur la manière d'entrer dans un ashram et d'y vivre n'ont résisté ! L'ashram était alors une grande maison, simple, sans organisation particulière, il n'y avait pas de méditation en présence de Chandra Swami, comme cela se pratique maintenant à l'ashram de Sadhana Rendra. Nous étions responsables de ce qui nous était transmis et devions travailler seuls à partir de cela. C'est ainsi qu'ont commencé six mois d'une extraordinaire intensité.

Quatre jours après notre arrivée, je disais à Chandra Swami que, puisque Yvan était disciple, je voulais l'être aussi. Je ne savais pas ce que c'était « être dis­ciple », je n'avais pas demandé d'explication ; Yvan l'était, j'étais amoureuse d'Yvan, je voulais être dis­ciple comme lui, c'était une évidence. Chandra Swami a accepté. Trois jours après, je recevais l'initiation et en même temps que moi la recevait un homme qui la demandait depuis vingt ans. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que cela avait du poids dans une vie et qu'on ne faisait pas cela parce qu'on avait envie de suivre un homme dont on était amoureuse. A l'ashram, très vite, une pratique très dense s'est installée. Nous nous cou­chions très tôt et j'ai très rapidement pris l'habitude de me lever entre deux heures et six heures pour méditer. Chandra Swami n'avait pas parlé de l'intensité avec LA DYNAMIQUE DU CŒUR

 

laquelle nous devions pratiquer, il m'avait juste dit comment réciter les salutations et le mantra que j'avais reçus et demandé de pratiquer matin et soir au moins une heure de japa (la prière du cœur en Occident). En fait, nous méditions plusieurs heures par jour, et pour moi cela s'est installé tout seul, d'une manière très intense, intérieurement, dès le début. Peu après Chandra Swami a pris le silence pour deux mois et Yvan a fait de même. Il y avait alors très peu de monde à l'ashram et nous étions souvent tous les trois. Nous partagions nos repas, Chandra Swami m'a appris, en silence, à cuisiner, il descendait souvent dans notre chambre, communiquait avec nous en écrivant. C'était une intimité très forte, très dense et intense. Une pério­de plus difficile a commencé lorsque Yvan a reçu de Chandra Swami la robe de swami (moine), lorsqu'il a pris le sannyas. Il était heureux, il attendait cela depuis longtemps et en même temps il avait une femme qui l'accompagnait dans ce qui était important pour lui et il voulait que je reste là. Cela a suscité un grand ques­tionnement à l'intérieur de lui. Nous nous sommes séparés, il a changé de chambre...

Nous avons aussi voyagé, rencontré au Cachemire Swami Krishna Dass, le guide spirituel de la lignée des Udasin qui avait donné la robe de swami à Chandra Swami, rencontré les disciples et lesdevotees de Chandra Swami au Cachemire. C'était une période magique, et en même temps tout me paraissait naturel, je me sentais à ma place, coulée dans la vie de l'ashram et tout ce qui s'y passait faisait partie de moi. Ma pra­tique s'est encore intensifiée après la prise de sannyas d'Yvan, peut-être par une sorte de compensation -Yvan passait du statut de conjoint presque à celui d'homme inaccessible - et cette pratique m'a réelle­ment portée. Quand nous avons quitté l'Inde, j'ai eu l'impression que je mettrais au moins dix ans à intégrer ce que j'avais reçu pendant ces six mois. Et effective­ment, pendant dix ans, je n'ai pas bien su qui j'étais, une nonne ou une femme, j'étais divisée. Cela a été une période difficile. Chandra Swami n'était plus à nos côtés, la situation était ambiguë et nous avons fini par reprendre une vie de couple...

Quelle lecture faites-vous de cela maintenant, la prise de sannyas d'Yvan et votre vie de couple ? Peut-on dire qu'il y a une tradition d'un côté et la vie et ses nécessaires exceptions de l'autre ?

Je crois que oui, on est obligé de le dire comme cela. Je pense que cela devait être comme cela. Je ne me pose pas d'autres questions parce qu'il n'y a jamais eu, de la part de Chandra Swami. de remarque. D a accep­té ce qui se présentait au fur et à inesne

passait. Et donc, pour nous, cela voulait dire que ce que nous ferions ensemble par la suite serait juste. Quand Chandra Swami est ensuite venu en France, il a atterri à Nice au moment même où j'accouchais de mon pre­mier enfant et c'est la première personne qui m'a rendu visite à l'hôpital. Les rencontres avec les devotees fran­çais ont commencé avant même mon retour de la maternité dans notre petit appartement.

Vous vous êtes totalement dévouée à Yvan lorsque sa maladie s'est aggravée. Que vous a ensei­gné ce dévouement total, cet amour pour lui qui avait pris, à ce moment, le visage du dévouement ?

A partir de 1997, Yvan n'a plus bougé de la maison et moi non plus par conséquent. Six mois avant sa mort, début 1999, il s'est passé quelque chose de déterminant pour moi, une expérience très forte dans laquelle j'ai accepté complètement l'état d'Yvan. Je me rappelle lui avoir dit que s'il devait encore rester dix ans malade, pour moi cela ne changerait rien parce que je le com­prenais. Ce n'était pas un choix, mais une grâce, un état d'acceptation qui allait bien au-delà de mon intelligen­ce, qui venait du cœur, l'évidence que j'étais là pour l'accompagner et que j'avais aussi une vie pleine, qu'il ne me manquait rien. Quelque chose avait lâché en moi. J'ai aussi accepté d'être aidée par d'autres, cela a nourri mon humilité, j'ai lâché ma fierté, mon orgueil, l'arrogance à vouloir être la seule à pouvoir tout faire. Yvan était un malade particulier, il n'exprimait pas de plaintes, était dans le contentement de ce que chacun lui apportait, et cela a été un grand soutien pour moi de le voir dans cet espace-là. Nous avions foi dans la vie, la perspective de la mort ne nous a pas coupés de la foi et cette foi ne nous a pas rendus aveugles mais au contraire a donné de la place à la vie. Yvan continuait à s'intéresser à tout ce que la vie lui apportait, lectures, films, rencontres. Vouloir être dans le meilleur de nous-mêmes, même avec cette maladie, était notre sadhana, notre travail, à tous deux ; ce dévouement qui se mani­festait au service d'Yvan était aussi un dévouement par rapport à nous-mêmes.

La perspective de la mort renvoie à l'intensité de l'instant présent. Il n'y a que l'instant présent. Chaque jour était plein parce que nous partions de ce qui était plein à l'intérieur de nous et non du vide ou du manque. J'avais lâché le désir que les choses soient autres que ce qu'elles étaient, c'est ce désir qui crée la souffrance. En lâchant cela, je suis entrée "dans plus de légèreté, je n'étais plus dans la volonté mais j'épousais ce qui était tout comme Yvan le faisait. C'est ce qui a rendu pos­sible de manifester la vie, la joie aussi, malgré tout. Cène ouverture à ce qui est permet de déployer sa créativité, de maintenir des zones de plaisir. D'avoir osé vivre la maladie si pleinement, d'avoir fait que peu de situations n'aient pas été menées à leur terme, ont per­mis que je ne vive pas la mort d'Yvan avec autant de souffrances que si cela n'avait pas été le cas, et qu'il y ait tout de suite ce passage, au moment de sa mort, vers quelque chose de plein, même s'il m'a fallu du temps pour l'intégrer. J'ai compris plus tard qu'il y a une par­tie de l'histoire de l'autre pour laquelle on ne peut rien, que cela n'empêche pas d'accompagner l'autre et de l'aimer pleinement, que cela ne retire rien mais au contraire vous oblige à vivre pleinement votre propre histoire. Ultimement, il n'y a que cela, accompagner ce présent inconnu au fur et à mesure qu'il défile, de tout votre cœur. Je dois aussi dire que nos amis ont été, et sont toujours, d'un soutien extraordinaire et qu'ils ont contribué, par leur présence constante, à un accompa­gnement du cœur au-delà des mots, qui m'a beaucoup aidée.

C'est dans ce sens que vous pouvez dire que vous avez vécu la mort d'Yvan comme une grâce ?

Toutes les épreuves, sa maladie, sa mort, que nous avons traversées ensemble, et je dis ensemble parce qu'il y a une partie de moi qui n'est plus la même depuis qu'il est mort, ne m'ont pas éteinte à la vie, elles n'ont pas tari ma soif ni de Dieu ni de vivre. Je ne me suis pas sentie punie, au contraire j'ai eu le sentiment d'avoir été enrichie. A sa mort, j'ai vécu une qualité d'être à l'intérieur de moi qui depuis ne me quitte plus, sur laquelle je peux m'asseoir, être avec quoi qu'il arri­ve. Quand je participe à des entretiens, cela reste à l'in­térieur de moi, tout le temps. C'est de cet endroit que je parle.

Après la mort d'Yvan, Chandra Swami vous a demandé de témoigner de votre expérience spiri­tuelle. Je suppose que c'est à la fois dans la conti­nuité de l'enseignement d'Yvan et dans la conscien­ce de ce que vous êtes vous-même, en dehors de lui ?

Absolument. En fait cela s'est passé d'une façon très particulière. Une semaine après la mort d'Yvan, nous étions réunis à la maison, environ deux à trois cents personnes se pressaient autour de Chandra Swami et je traduisais ce qu'il écrivait, comme l'avait toujours fait Yvan jusque-là. Or Chandra Swami avait écrit : « Yvan a perdu son enveloppe mortelle. Ce qui est né doit mourir. Il n'y a pas d'exception à cette règle. L'esprit ne naît ni ne meurt, Yvan est présent. Il est avec vous également sous la forme de son enseignement. Suivez son enseignement avec une confiance et une foi totales et vous trouverez la paix qui ne peut être troublée.

Nadège est ici. Elle a été avec Yvan et l'a servi pendant ces vingt et une dernières années. Elle a reçu sa grâce. Vous devriez continuer à venir chez elle. Vous recevrez d'elle l'inspiration pour suivre le chemin qui mène à la réalisation du Soi. »

Ces lignes, que je découvrais en les traduisant, m'ont énormément touchée, je me suis dit que je rece­vais une grande reconnaissance de sa part. Mais je n'étais pas prête, et je me suis sentie fragile en tant que femme.

Mais vous le disiez publiquement...

Oui, je n'y avais pas pensé en ces termes, mais c'est exact. Cependant, quand j'ai reçu une première propo­sition j'ai réalisé que si j'avais un deuil à faire, je n'étais pas la seule, les gens qui avaient connu Yvan avaient aussi à le faire. Je ne voulais pas me trouver en situation de profiter de la crédulité des gens. Tout m'était offert sur un plateau mais je sentais aussi qu'il y avait tout un parcours de femme qu'il me restait à faire. J'avais vécu la maladie d'Yvan avec une grande abnégation. Je n'en ai aucun regret, mais à ce moment-là la vie m'offrait la possibilité de vivre autre chose et j'avais envie d'une vie ordinaire. Aussi lorsqu'on Inde, où avait lieu une cérémonie pour Yvan, Chandra Swami m'a redemandé d'organiser des sessions de méditation, j'ai refusé. Je peux difficilement expliquer ce qui s'est passé, nous avons pris une sorte de distan­ce l'un vis-à-vis de l'autre, lui peut-être pour me laisser le temps de vivre ce que j'avais à vivre, et moi pour prendre le temps de vivre autre chose qu'une vie dédiée à la spiritualité même si je continuais à pratiquer la méditation quotidiennement.

Deux ans se sont écoulés et Chandra Swami est revenu en France. J'ai été tellement heureuse de le retrouver. Je me suis rendu compte que ce qui me relie à lui fait profondément partie de moi et que ce lien ne me coupe en rien de la vie. Chandra Swami m'a alors écrit : « Tu fais ton travail et tu restes avec ton ami ». Une telle générosité de sa part, sachant ce qu'Yvan représentait pour lui, ce pouvoir d'accueillir un autre homme dans ma vie m'ont touchée. C'est tellement vaste, tellement au-delà de ce qu'on imagine... C'est là que j'ai accepté ce qu'il me demandait. On pense par­fois être dispersé par les distractions que la société offre, mais le travail se fait à l'intérieur de soi. Je me souvenais qu'entre le moment où Chandra Swami avait demandé à Yvan de partager son expérience et celui où cela s'était mis en place concrètement, dix ans s'étaient écoulés. Je savais aussi qu'il avait demandé depuis plu­sieurs années à ce qu'Yvan me laisse un temps de paro­le avant ses entretiens pour que je m'habitue à parler en public. Cela ne s'était pas fait parce que, la santé d'Yvan déclinant, les entretiens avaient cessé. Et puis, j'étais aussi toujours habitée par cette grâce extraordi­naire dans laquelle j'avais baigné à la mort d'Yvan, qui, malgré tout ce que je pouvais vivre par ailleurs, conti­nuait à vivre à l'intérieur de moi. Tout cela m'a condui­te à dire que je répondrais oui à toute offre à présent. J'avais fait confiance à Chandra Swami pendant des années, aujourd'hui c'était lui qui me faisait confiance et il me fallait juste répondre à cette confiance, rentrer dans la confiance. Si je m'étais demandée à un moment ce que je pourrais ajouter à ce qu'ont dit avant moi d'une manière tellement merveilleuse de nombreuses personnes, je me surprends aujourd'hui à répéter ce que j'ai entendu dire par Chandra Swami ou par Yvan, mais je le fais avec mes mots parce que je veux que cela reste très simple. J'ai tellement envie que cela devien­ne accessible, que l'on puisse se dire : « Cette femme a eu une éducation ordinaire, elle a eu des enfants comme toutes les femmes, elle a travaillé dans une entreprise comme beaucoup, elle a traversé la mort d'un être cher, je peux donc aussi, ce n'est pas réservé à certains. »

Depuis trois ans, je partage mon expérience spiri­tuelle. Ces partages sont aussi une façon d'honorer ce que j'ai reçu et vécu, c'est aussi honorer cette grâce dont je viens de parler. Honorer ce qu'Yvan et moi avons fait ensemble, c'est, pour moi, le partager main­tenant avec d'autres. Je n'appellerais pas cela un ensei­gnement, je témoigne à partir de ce que j'ai vécu, de ce que je vis toujours, de ce que je ressens. Lors de sa der­nière venue en France, Swamiji m'a donné sa bénédic­tion pour aller témoigner de mon parcours chez Arnaud Desjardins, à l'ashram d'Hauteville. Il y avait six cents personnes présentes, c'était la première fois que je témoignais devant un aussi grand groupe et j'ai été très émue de constater que c'est aussi simple de parler à un grand nombre qu'à un petit groupe quand on parle à partir de ce qu'on est vraiment. J'anime à présent des groupes réguliers. Je réalise que le travail que je fais reste très traditionnel, j'ai été à l'école de Chandra Swami, je partage temps de méditation, de silence et de questions-réponses, comme je l'ai vu faire par Chandra Swami et comme Yvan le faisait.

Vous dites souvent qu'il nous est nécessaire d'hu­maniser le chemin spirituel. Qu'entendez-vous par là?

J'ai souffert moi-même de l'inaccessibilité de ce chemin spirituel. C'était souvent un de mes points de discussion avec Yvan : comment faire que ce chemin soit accessible, humain, quotidien. Si j'avais été tou-

chée par la lecture de Ramakrishna ou de Ma Ananda Mayi, dont les enseignements parlaient à mon cœur, lorsque j'étais allée aux séminaires de Jean Klein, je n'avais rien compris à l'Advaïta Vedânta, j'étais noyée. Pour moi, la spiritualité doit être quelque chose de simple. La spiritualité est un don du Divin pour nous faire entrer dans la matière. C'est la science de l'esprit qui nous permet d'accompagner la matière, donc de vivre notre quotidien. J'étais mère de deux enfants, Yvan n'était pas en bonne santé, j'avais à faire avec cela quotidiennement, là devait être la spiritualité. Dès que j'avais lu des textes spirituels j'avais réalisé que je nourrissais mon esprit grâce à eux, mais que cet esprit était sur ce corps et que ce corps reposait sur un autre corps, c'était comme une chaîne à l'intérieur de moi entre esprit et matière.

C'est pour cela que j'ai eu très tôt conscience qu'on ne pouvait pas manger n'importe quoi, je suis devenue végétarienne, j'ai acheté des produits de l'agriculture biologique parce que les gens qui cultivent de cette façon le font en respectant le corps terre. Pour moi, cela fait partie d'un tout. A partir du moment où l'on com­mence à respecter son esprit, on prend conscience de la nécessité de respecter son corps. Humaniser le chemin spirituel pour moi, c'est ne plus se sentir divisé lorsque l'on sent en soi cet appel, le quotidien d'un côté, le spi­rituel de l'autre, les distractions d'un côté, la spirituali­té de l'autre. Nous devrions être capables de vivre cette spiritualité, cette quête intérieure, cette évidence de Dieu, quelle que soit la façon de l'appeler, sans que cela nous divise dans nos vies. Si nous continuons à séparer cette quête de notre quotidien, comment faire qu'elle soit accueillie par un plus grand nombre ? Tant qu'on dira aux gens qu'ils sont spirituels uniquement quand ils font cela et que, quand ils font ceci, ils ne le sont pas, il y aura séparation. La spiritualité n'est pas quelque chose qui sépare du reste mais quelque chose qui réunit au reste. C'est dans cette dynamique que j'ai envie d'être, c'est une dynamique du cœur, une voie du cœur, très exigeante parce qu'elle demande parfois de ne pas parler de ce que je ressens profondément lorsque je suis en présence de personnes qui ne sont pas du tout dans cette démarche. Cependant je me demande de plus en plus s'il ne faudrait pas, au contraire, le dire ouver­tement. Ceux qui aiment la moto s'affichent avec leur moto, ceux qui aiment le rouge s'affichent avec du rouge, alors pourquoi ne pas s'afficher avec son évi­dence de Dieu. Il ne devrait pas y avoir de différence, c'est comme si l'on pensait que la manipulation est inhérente à cette affirmation. Il nous faut sans doute lâcher cela aussi.

 

D'autant plus que ce sont ceux qui l'ont affiché et l'affichent toujours ouvertement qui nous ont le plus aidés.

Bien sûr, et c'est pourquoi je parle de plus en plus de mon évidence de Dieu, qui est là tous les jours dans mon quotidien, dont je ne peux me couper. Pour moi, sentir que Dieu est plus vaste que moi est une éviden­ce aussi concrète que la vie dans tous ses aspects. Je témoigne, pour les personnes qui viennent m'écouter, de ce que j'ai moi-même traversé et qui peut les éclai­rer dans leur propre vie. Si j'ai refusé d'abord de le faire, c'est parce que je n'avais pas envie de m'en­tendre dire « tu ne parles pas comme Yvan ». J'étais encore trop fragile pour souffrir de cela. Je savais que pour partager mon expérience, il me fallait être dans un vrai « oui » avec moi-même. Ce n'est pas parce que vous avez été touché par la grâce que la grâce vous transforme totalement. Il faut intégrer ce qui a été reçu et pour cela il faut se donner du temps. Je sentais que je devais d'abord guérir les blessures de la femme que j'étais. J'ai fait un travail en psychothérapie qui m'a beaucoup aidée même si je me suis rendu compte que je ne pourrais tout résoudre de la sorte. J'ai alors béni mon assise spirituelle. Etre dans l'énergie de cette grâce est ce qui me rassemble vraiment, ce qui me nourrit. Si je n'avais pas cette dimension à l'intérieur de moi je ne serais pas aussi cohérente que je le suis aujourd'hui. La cohérence, pour moi, c'est être beau­coup « dans le oui » et pouvoir être aussi capable de quelques « non » à un moment donné, et ce n'est pas un travail facile, c'est lent et long mais c'est cette cohé­rence qui permet d'accompagner des personnes.

Dans ce que vous dites apparaît le sentiment très fort d'être reliée aux autres.

J'aime les autres, j'aime être en relation, j'ai des amis précieux autour de moi et ce précieux de l'échan­ge, de l'amitié, est une nourriture pour l'être, pour l'âme. Il y a aussi quelque chose de plus vaste. Nous avons tous besoin les uns des autres, nous sommes interdépendants et nous avons tous notre place. Il n'y en a pas un qui est plus que l'autre, je suis là parce que vous êtes là et vous êtes là parce que je suis ici. Ce sont nos différences qui nous enrichissent et qui permettent notre grandir, notre évolution, l'évolution de la conscience. J'aime me laisser surprendre par ce que la vie peut mettre sur ma route. On entend souvent des plaintes, des revendications, alors que la vie en elle-même est généreuse. Je ne rencontre pas toujours des situations favorables moi-même, mais j'ai appris que ce n'étaient jamais que des situations de passage. Avec la mort d'Yvan, une certaine forme de peur est partie.

L'une des choses qui puisse vraiment vous arriver est la mort d'un être aimé. Je ne fais plus d'arrêts sur image sur les événements de la vie comme je l'ai fait pendant longtemps, je relativise et j'essaie de donner une valeur plus juste aux situations que je traverse. Aujourd'hui, la mort ne me fait plus peur. Je vis avec l'impression que nous appartenons à une grande famille, même si je sais qu'il est impossible de faire l'unanimité autour de soi

Vous avez évoqué la voie du cœur. Vous employez aussi volontiers dans vos partages les mots bien­veillance, humilité, écoute, qui sont des termes fami­liers à notre contexte chrétien. Comment avez-vous conjugué la voie chrétienne et la voie de l'Inde ?

Je n'ai vu aucune antinomie à être à la fois avec Chandra Swami et à garder ce que je pouvais garder pour moi de la voie chrétienne. J'ai été élevée dans la religion chrétienne, je m'en sens fortement imprégnée. Le catholicisme dans son essence est la voie de l'Universel, vers les autres, tous les autres, c'est une voie du cœur. La voie du Christ est une voie du cœur. Humaniser la spiritualité, c'est aussi cela, développer une intelligence du cœur à l'intérieur de soi, parler à partir du cœur, se tenir à cet endroit de notre être, par­tir du dedans et aller dans un mouvement vers le dehors, offrir ce que l'on est et dans le même temps recevoir ce que l'autre a à donner. C'est rentrer en amour avec soi parce qu'il faut être en amour avec soi pour pouvoir l'être ensuite avec les autres. C'est ce que j'ai vécu auprès de Chandra Swami, la bienveillance, la gentillesse, l'attention... Quand Yvan est mort, Chandra Swami m'avait suggéré d'emmener des per­sonnes en Inde, il m'en a reparlé récemment en me disant : « Emmène des personnes chez moi, chez Ma Ananda Mayî et chez Swami Ramdas ». J'ai essayé de comprendre le lien entre ces trois lieux et j'ai compris que c'étaient trois endroits où s'exprimait la voie du cœur. C'est la voie de la dévotion, de la bhakti. C'est la voie de l'Amour et c'est celle que j'ai envie de prati­quer.

Propos recueillis par Anne de Grossouvre